La convoitise d’une petite communauté comtadine pour les réserves d’une cité puissante et affamée est à l’origine d’un conflit qui opposa le vice-légat Doria à la communauté de Caderousse.

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Portrait de Jean-Baptiste Fabre par Jean Coustou
L’histoire qui suit, authentique dans ses grandes lignes, est très librement inspirée d’un pamphlet de l’abbé de Jarente-Cabannes et du récit héroïco-burlesque composé par l’abbé Jean-Baptiste Fabre, écrivain et poète occitan (Lou Siégé dé Cadarôussa, poème en 3 chants, de 1774).
"Le Grand hiver"

Plan d'Avignon dit "aux personnages". 2e moitié du XVIe s (reproduction). Gravure aquarellée (Arch. dép. Vaucluse 1 Fi Avignon 88)
Janvier 1709, un froid polaire s’abat sur toute l’Europe ; c’est le début du « Grand hiver ». Avignon et le Comtat Venaissin ne sont pas épargnés. Le Rhône gèle, tout comme les vergers, les oliveraies et les semis de céréales tout juste plantés. Le prix du blé flambe et le spectre de la disette s’installe chez le nanti comme chez le gueux.
« Les chanoines qui d’ordinaire
sont plus gros qu’il n’est nécessaire,
chaque jour, faute de fricot,
voyaient dégonfler leur jabot ».
La ville d'Avignon est particulièrement menacée par la famine : les vivres manquent. C’est dans ce contexte que le pape Clément XI ordonne aux communes environnantes de partager leurs réserves excédentaires. Aussi, lorsqu’au printemps, il vint aux oreilles du vice-légat Doria qu’un village du Comtat venait d’être approvisionné en blé, le prélat expédia sur-le-champ une poignée de soldats.
« Cadarôussa és pléna dé blat :
A Moussu lou Vicélégat,
Qué pécaïre n’a mandat quêrré,
Lous consous pus durs que lou fêrré,
An réspoundut ûn résoun
Trop souillârda pér un sermoun ».
« Caderousse est pleine de blé.
A Monsieur le Vice-légat
qui, péchère, en a fait chercher,
les consuls, plus durs que l'acier,
ont répondu une expression
bien trop sale pour un sermon [...] ».
Le vice-légat veut réquisitionner, Caderousse veut en découdre !

Lafeuillade, dans La courouna Pouetica Dau Lengadec: obras Lengadoucranas, de Jean-Baptiste Fabre ; illustration Edouard Marsal, 1878
L’auditeur général Alexandre Codebo prend la tête de la mission, afin de procéder au recensement des vivres, au prélèvement de l’impôt et à la réquisition du grain, pour ravitailler la cité. Lorsque la petite troupe arrive à la porte de Caderousse, elle est fraîchement accueillie par le vieux maréchal-ferrant Lafeuillade. Ce dernier, désigné porte-parole par les villageois, est chargé de s’informer sur les exigences du vice-légat.
« Messieurs, dit-il à la brigade,
Caderousse est estomaquée
D’être par vous tant houspillée ;
Où avez-vous votre général ?
C’est lui et moi que ça regarde ».
Les termes de la lettre de Doria, que le maréchal-ferrant, il faut bien le reconnaître, a du mal à déchiffrer, portent sur la saisie de 4 000 setiers. « Ventrebleu, 4 000 ! » s’exclame la foule. Parmi les habitants, il en est un qui, avisé, estime qu’il faudrait leur laisser leur part, mais la majorité demeure rétive à l’idée de se départir des réserves qui assurent sa survie. La colère monte. On s’invective, on blasphème, on vitupère, chacun, à qui mieux mieux, faisant monter les enchères.
« Faisons écrire dans l’histoire
qu’un jour Caderousse rossa
les troupes d’un vice-légat. […] »
La colère est à son comble. Portée par un élan commun, la population en ébullition prend position contre les réquisitions. Armée de simples gourdins et postée à l’arrière de Lafeuillade, elle est prête à en découdre. Aussi, lorsque d’une pichenette, le vieux maréchal renverse le sergent de garde, la foule se rue sur les soldats. Pif, paf, les coups pleuvent de tous les côtés. Contre la révolte des habitants de Caderousse, une seule solution : fuir sans barguigner.
Pour sage qu’apparût la décision, il fallait maintenant affronter l’ire du prélat, ridiculisé par une poignée de villageois récalcitrants et par la fuite de l’auditeur général.
"Pour faire un siège, il faut un bon chaisier !"

Portrait de Sinibaldo Doria, vice-légat d'Avignon (1664-1733), Rocco Pozzi (1701-1774) d'après Domenico Dupra (1689-1770)
Malgré les sollicitations des consuls de Caderousse venus plaider leur cause, monseigneur Sinibaldo Doria demeure inflexible, il réclame la tenue d’un conseil de guerre. Composée de « 15 officiers, 7 capucins, 9 cordeliers, 4 sergents, 2 anspessades, 3 quincaillers chefs de brigade, d’un fifre nommé Saint-Amour, d’un frère carme et d’un tambour », l’assemblée décide de faire le siège de la communauté séditieuse.
« Pour le fabriquer, dit un moine,
Il faut convoquer un chaisier.
Le plus adroit dans son métier. »
Un autre dit qu’un menuisier ferait la chose plus solide […] ».
À ces mots, un sergent furieux s’exclame :
« Bonne Mère, mes pauvres pères,
Je vous crois bien plus experts,
Quand il faut en théologie
Se dresser contre l’hérésie,
Ou pinter dans un réfectoire
Ou bien ronfler dans un dortoir […]. »
Taxer les moines d’ignorance est une imprudence qui conduit le sergent tout droit aux arrêts. Une mauvaise fortune qui agit comme un coup de fouet auprès des hommes d’épée. Aguerris dans l’art d’assiéger les places fortifiées, les lieutenants du vice-légat, une fois la stratégie arrêtée, constituent leur armée. Forte d’environ mille hommes, elle se tient prête à flanquer une dérouillée au pagoulin récalcitrant.
Caderousse face aux troupes pontificales : une reddition coûteuse, puis une grâce inespérée

Carte du Comtat Venaissin (détail sur Caderousse) par le R.P. Bonfa, de la Cie de Jésus, professeur. Dessinée et gravée par Louis David, 1696. Reproduction (Arch. dép. Vaucluse 1 Fi Comtat Venaissin 3)
Le 31 mai 1709, les troupes, composées de soldats et de gardes suisses, accompagnées de canons et de charrettes, quittent Avignon par la porte Saint-Lazare sous les vivats de la foule. À sa tête, le sergent-major fraîchement nommé par Doria, Joseph Bonaventura. Le bataillon se dirige vers Sorgues pour une première étape, mais le retard des fourriers entraîne des complications dans le couchage des soldats. Le lendemain matin, l’équipage, encore engourdi par une mauvaise nuit et à peine nourri d’un quarteron de pain et d’un bout de fromage, reprend mollement la route, direction Caderousse. À l’approche du village, Bonaventura s’adresse à ses hommes dans un sabir composé de français, de provençal et d’italien :
« voy sette d Avignon, voy videte l enemy que voilà,
je ne vous dis pas de me seguir perche je voy seguiro ».
Sans attendre, les troupes encerclent le village et installent une batterie d'artillerie prête à canarder les remparts. Face à l'imminence d'une destruction totale et à l'inégalité évidente des forces, les consuls et la population comprennent que toute résistance est inutile. Pour éviter le bain de sang, le village se rend sans combattre.
Lorsque l’armée pénètre dans la cité, elle impose une répression sévère et saisit immédiatement les stocks de céréales. Et pour l’exemplarité de la punition, Doria condamne le village à payer de lourdes amendes et à loger et nourrir à ses frais, les soldats de la garnison pontificale.
Aussi sévère qu’ait voulu être la punition infligée par le vice-légat à Caderousse, une ordonnance du 8 mars 1710 vient en atténuer la portée. Elle accorde un allègement substantiel des peines ainsi qu’une forme de réhabilitation du village. Ce revirement fut rendu possible grâce à l’intervention du duc d’Ancézune, qui se rendit à Rome pour plaider directement la cause de Caderousse auprès du pape Clément XI.
Bibliographie
Lou siégé dé Cadarôussa ; Le Siège de Caderousse, Jean-Baptiste Fabre, éditeur A L'Asard Bautezar, 2023, 208 p.

Un cortège devant le Palais des Papes en 1774 (détail), par Gordot entre 1765 et 1767

Ordonnance du 8 mars 1710 (reproduction) du vice-légat Doria

Le Comtat Venaissin par Stephano Ghebellino (vers 1580), reproduction, (Arch. dép. Vaucluse 1 Fi Comtat Venaissin 9)

Carte générale de la France (détail). 091, [Nîmes]. N°91. Flle 138 / [établie sous la direction de César-François Cassini de Thury], Luce, Louis René (1695?-1774). Graveur. Edition 1778-1781

Bateaux à Avignon. Dessin de T. Allom vers 1840, gravure de E. Brandard
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