Memento
  • Article

  • Archives

  • Le document du mois

Un récit inédit des massacres de la Glacière

L’acquisition d’un nouveau document de la période révolutionnaire nous offre un nouveau regard sur l’un des événements avignonnais les plus connus de la Révolution française : les massacres de la Glacière dans la nuit du 16 au 17 octobre 1791.

Lettre manuscrite

Le contexte

Page imprimée

Première page de la loi portant réunion des États d'Avignon et du Comtat Venaissin à l'Empire français, 1791 (Arch. dép. Vaucluse 9 J 7 / 075)

À la veille des massacres de 1791, Avignon et le Comtat Venaissin traversent une crise politique profonde : les patriotes (favorables à la Révolution) et les papistes (attachés au régime de l'Ancien Régime et à l'État pontifical) s'affrontent.

Les massacres, qui prennent place dans la nuit du 16 au 17 octobre 1791 dans le Palais des papes, se produisent dans un contexte de bouleversements profonds. En effet, cela fait seulement un mois qu’Avignon et le Comtat Venaissin sont officiellement rattachés à la France. Et ce rattachement s’est fait dans la douleur à la suite d’affrontements violents.

Les causes du massacre

Estampe, eau-forte

« Octobre. Massacre de l’Ecuyer, à Avignon. Les ravages de l’armée de Vaucluse sont trop connus [sic] ». Rixe entre citoyens et aristocrates. Lescuyer, secrétaire greffier de la commune et chef des patriotes, tué dans l’église des Cordeliers à Avignon le 16 octobre 1791, G. Jacowick, graveur ; Jean-François Lorent ou Laurent, dessinateur ; Philippe Joseph Maillart, graveur ; Chateigner, éditeur. Entre 1786 et 1796.

Du lynchage de Lescuyer aux exécutions de la Glacière

Dans ce contexte de fortes tensions, un événement fait tout basculer. Le matin du 16 octobre 1791, de nombreux citoyens avignonnais sont appelés à se rendre dans la chapelle des Cordeliers pour manifester contre le dépouillement du Mont-de-Piété et des églises. En effet, la rumeur court selon laquelle la municipalité aurait dépouillé le dépôt du Mont-de-Piété afin de renflouer ses caisses, mais aussi que l’argenterie et les cloches des églises seraient saisies. Le secrétaire de la municipalité Lescuyer se rend alors aux Cordeliers pour rétablir le calme accompagné par des hommes armés. À la suite d’un discours pour s’expliquer et qu’il ne parvient pas à terminer à cause des huées ; il est pris à parti et lynché par la foule majoritairement composée de femmes.

C’est en répression suite au lynchage de Lescuyer que s’organise l’arrestation de toute personne présente dans la chapelle des Cordeliers le matin. Les autorités de la ville en profitent pour arrêter tous ceux qui sont présentés de manière générale comme des opposants. Les personnes arrêtées sont envoyées à la prison du Fort, c’est-à-dire dans le Palais des papes.

Après une longue agonie, Lescuyer meurt dans la soirée ce qui déclenche un désir de vengeance parmi les partisans de la municipalité et notamment du fils Lescuyer. Les prisonniers sont sortis des cachots afin d’être exécutés de manière arbitraire. Leurs cadavres sont jetés dans les latrines de la tour de la Glacière.

La lettre de l'abbé Aude

Détail du courrier de l’abbé André Aude à son ami Olivier, notaire à Apt, 7 novembre 1791 (Arch. dép. Vaucluse 1 J 1694)

Ces faits sont rapportés par l’abbé André Aude à son ami Olivier notaire à Apt dans sa lettre du 7 novembre 1791, soit quelques semaines après les faits.

L’abbé Aude, né à Apt en 1765, est alors le précepteur du jeune comte de Tournon (futur administrateur et homme politique de l’Empire et de la Restauration). Installé à Villeneuve-lès-Avignon, il partage ce qu’il sait des événements qui se sont produits à Avignon dans la nuit du 16 au 17 octobre à la demande de son ami qui se trouve alors à Apt.

Dans cette lettre, l’abbé condamne à la fois l’assassinat de Lescuyer mais aussi bien entendu les massacres qui ont suivi dans le Palais des papes. Voilà comment il décrit les faits :

« . La mort cruelle de Mr Lécuyer a été la cause du massacre d'environ 240 personnes, parmi lesquelles on compte 4 municipaux dont le pere Mouvent oratorien est du nombre plusieurs prêtres, surtout le Pere de Nolliac cidevant jesuite curé de St Sifrein, Made Niel, son fils, Niel oncle et son fils prêtre, plus de 30 jeunes filles pour des paroles legeres, pour des sourires, et par leurs anciens cruels amants, un tres grand nombre de femmes presentes a l'assasin dud. Lecuyer. Tout le reste etoit des hommes du parti contraire, cest qu'il ÿ a de certain, c'est que toutes ces malheureuses victimes ont été massacrées d'une manière plus que barbare. On avoit ouvert une grande fosse, ou lon jettoit tous ces cadavres. La plus part encore vivants, on l'a remplie de chauvive, et on abati la porte de la cour ou ces miserables ont été precipités. »

Le massacre de la Glacière en 1791. Gravure sur bois. Tirage d'après une gravure populaire anonyme de l'époque. Fin XIXe s. (Arch. Dép. Vaucluse 22 Fi 27).

Madame Niel et le père Nolhac sont possiblement représentés respectivement sous les n°6 et 11

Ces propos reprennent beaucoup de la rumeur publique.

En effet, ce ne sont pas 240 personnes qui ont été massacrées mais plutôt une soixantaine. De même, en ce qui concerne la trentaine de jeunes filles rien n’est attesté et cela relève plutôt de l’imaginaire qui se diffuse à la suite des massacres. En revanche, les personnes citées telles que Madame Niel et le père Nolhac font bien partie des victimes. Le sort de Madame Niel et de son fils a beaucoup ému par la suite. Le père Nolhac, ancien jésuite et curé de la paroisse Saint-Symphorien-les-Carmes, est l’une des dernières victimes des massacres puisqu’il est assassiné le matin du 17 octobre. De plus, les personnes assassinées ont bien été jetées dans une fosse, il s’agissait en réalité de la tour des latrines dite tour de la Glacière.

Ainsi, la lettre de l’abbé Aude nous donne une idée de la façon dont ont été perçus les événements par les contemporains et notamment au sein de l’ordre ecclésiastique.

Bibliographie & ressources pédagogiques

MOULINAS René, Les massacres de la Glacière : enquête sur un crime impuni (Avignon 16-17 octobre 1791), Édisud, Aix-en-Provence, 2003, 203 p. (Cote Arch. dép. Vaucluse BIBLIO 3640)

Vous aimerez aussi