L’interprétation forcément subjective d’un dessin satirique peut mener devant les tribunaux. En 1909, le tailleur avignonnais Armand Stirn en fit la fâcheuse expérience.

Le scandale

Cartes postales d'Avignon, n° 1158. Place de l'Horloge. – Éditions Guende phot. Marseille, avant 1920 (AD Vaucluse 7 Fi 7/463)
En mars 1909, une réclame satirique exposée place de l’Horloge à Avignon attire l’attention des autorités et déclenche une affaire judiciaire inattendue.
Une intervention immédiate
Un jour de mars 1909, le brigadier Félix Chardenas se rend à la boutique du sieur Stirn, place de l’Horloge à Avignon. Il agit sur ordre du commissaire central afin d’enjoindre au commerçant de retirer prestement une réclame de la devanture de son magasin.
Il essuie de prime abord un refus, le tailleur arguant notamment que le tableau satirique a été exposé à Paris durant deux mois sans que cela ne pose de problème : « elle représente seulement la mauvaise viande donnée aux soldats ».
Une image jugée offensante
Diable ! Qu’est-ce qui peut bien être représenté sur ce panneau pour que les autorités en demandent le retrait ?
Figurant sur nombre de pièces de procédure versées au dossier, l’objet incriminé, aux dimensions généreuses — environ 2,5 m de hauteur sur 0,9 m de large — est décrit ainsi :
« caricature colorée portant l’inscription Mourir pour la Patrie, représentant un soldat français ligoté à un poteau ayant à ses pieds une caisse d’ordures avec la mention ordinaire et dans la bouche un entonnoir dans lequel sont déposées des immondices »
L’affaire judiciaire

La caricature est interprétée comme une insulte à l’armée par les autorités militaires, ce qui entraîne l’ouverture d’une procédure.
Une affaire qui remonte au ministère de la Guerre
L’insulte à l’armée est flagrante pour le colonel Saint-James, qui alerte le 23 mars 1909 le général commandant des subdivisions de Nîmes et d’Avignon.
Divers avis des autorités sont recueillis jusqu’à ce que l’affaire échoue en haut lieu, sur le bureau du cabinet du ministre de la Guerre. Selon les termes du procureur de la République d’Avignon, il ne peut y avoir de poursuite contre Armand Stirn car les régiments d’Avignon ne sont pas directement cités. Il revient donc à l’autorité de tutelle de porter plainte pour diffamation et injures envers les armées de terre.
Une enquête de moralité
Dès lors, la machine judiciaire se met en branle.
Elle débute d’abord par une enquête de moralité sur le suspect et se poursuit par son audition. Défendu par Me Carcassonne, Armand Stirn affirme haut et fort qu’il n’est point antimilitariste et qu’il a même des amis officiers. Il utilise régulièrement des tableaux de la sorte comme publicité pour attirer le chaland et plaide la méprise sur le message véhiculé par la caricature. De son point de vue, ce sont les fournisseurs en denrées alimentaires de l’armée qui sont visés par la satire et non l’institution.
Témoins et interprétations
Les auditions montrent combien l’interprétation de la caricature varie selon les témoins et leur position face à l’armée.
Des lectures opposées
Des auditions de témoins vont se succéder. Tous les officiers de la capitale vauclusienne interrogés se disent profondément choqués par la charge contre l’armée, y compris ceux qui n’ont pas vu directement la caricature.
Deux intimes du tailleur, les sieurs Walch et Turin, tous deux marchands de bestiaux, ont vu dans la caricature une bouffonnerie à l’égard des fournisseurs de l’armée dont ils font par ailleurs partie.
La maison Ribby

Carte publicitaire à système des années 1900 du tailleur parisien Ribby (https://www.diktats.com/)
L’enquête remonte jusqu’à la maison Ribby, commerce parisien à l’origine de ces peintures humoristiques utilisées comme supports publicitaires.
Une enquête jusqu’à Paris, Caen et Brest
L’affaire mène le juge d’instruction à enquêter jusqu’à Paris, Caen et Brest.
Le tableau est en effet édité par la maison Ribby, commerce de confection de vêtements pour hommes des établissements Crémieux et compagnie, boulevard Poissonnière à Paris.
Le rapport du 15 mai 1909 ordonné par la justice renseigne sur l’artiste, Eugène-Joseph Muller, lié par contrat aux établissements Crémieux, ainsi que sur le dispositif de prêt de peintures humoristiques aux commerces intéressés.
Attirer le regard des passants
La démarche artistique et commerciale consiste en la réalisation de "Caricatures satyriques commentant les évènements du jour". Ces caricatures ont pour but "d’attirer le regard des passants et de fixer leur attention sur la maison Ribby".
Le document donne du reste une clef de compréhension du tableau en contextualisant sa production, à savoir : une campagne de presse contre les fournisseurs de l’armée dont les pratiques scandaleuses ont poussé la justice à engager des poursuites.
Armand Stirn blanchi
Et notre ami Stirn dans l’histoire ?
S’il a probablement découvert à cette occasion qu’on ne plaisantait pas impunément avec la « Grande muette », il en est sorti blanchi. L’instruction n’a pu retenir de charges suffisantes à son encontre et un non-lieu est prononcé par le tribunal de première instance d’Avignon le 28 août 1909.
Chacun se fera un avis
Il en va de la diversité des opinions comme de la subjectivité des interprétations. Les partisans de l’ordre y ont vu une charge contre l’armée et sa gestion, les autres une critique féroce des fournisseurs profiteurs.
Chacun se fera un avis, et vous, quel sens auriez-vous donné à la caricature ?




