La mémoire du général de division Charles Mazen est précieuse. Acteur des deux conflits mondiaux, il a scrupuleusement consigné ses souvenirs de guerre. Sa déportation en 1944 fut un des derniers épisodes marquants de sa vie de militaire. Retour sur un exil forcé qui révèle aussi en creux le quotidien des Avignonnais cette année-là.

Charles Mazen

Portrait du général Mazen, alors colonel, commandant du 73e régiment d'artillerie, 1931 (AD Vaucluse 125 J 55)
Né à Orange en 1880, Charles Marie François Mazen appartient à une famille vauclusienne avant d’entrer dans une carrière militaire de premier plan.
Une jeunesse vauclusienne
Charles Marie François Mazen naît à Orange le 20 juillet 1880.
Il est le fils de Bermond Mazen, avocat, et de Clémence Anrès.
Après une scolarité classique, le jeune homme « de bonne famille » intègre l’École polytechnique.
Une famille
Le 28 septembre 1910, il épouse à Sarrians Yvonne Domergue, fille d’Henri Domergue, ingénieur en chef des Ponts-et-Chaussées à Digne, et de Marthe Thouvenot.
Trois enfants naissent de cette union.
Une carrière militaire
Capitaine d’artillerie en 1914, Charles Mazen traverse la Grande Guerre, poursuit sa carrière dans l’armée du Levant et gravit les échelons jusqu’au grade de général.
La Grande Guerre
Lorsque la guerre éclate en 1914, Charles Mazen est capitaine d’artillerie.
Affecté à l’état-major, il participe aux combats de la Grande Guerre, notamment à Verdun.
Souvent cité, il reçoit la Légion d’honneur pour faits de guerre en 1916.
De l’armée du Levant au généralat
Il poursuit sa carrière militaire dans l’armée du Levant.
Sa participation à la guerre du Maroc lui vaut d’être distingué du Mérite espagnol par le roi Alphonse XIII en 1925.
Deux ans plus tard, Charles Mazen commande l’École d’artillerie de Poitiers, puis successivement le 73e régiment d’artillerie de Lunéville et l’École supérieure des hautes études militaires de Paris.
L’ascension du lieutenant-colonel se poursuit : il est promu colonel en 1930, puis général de brigade en 1935.
Le 14 juillet 1934, il est affecté au commandement de la 4e région militaire du Mans, jusqu’à la déclaration de guerre en 1939.
La débâcle de 1940

Défilé de l'armée allemande à Paris sur les Champs-Elysées, 1940 (c) Bundesarchiv, Bild 146-1978-052-03 / CC-BY-SA 3.0
Mobilisé en septembre 1939, Charles Mazen dirige en 1940 la défense de Namur et combat dans la poche de Dunkerque.
Le général Mazen en 1940
Le 3 septembre 1939, Charles Mazen est mobilisé, comme l’ensemble de l’armée française.
C’est en qualité de général de division, en 1940, qu’il dirige la défense de Namur et combat dans la poche de Dunkerque. Lorsqu’au mois de mai 1940, le retrait s’impose aux troupes franco-britanniques encerclées par l’armée allemande, l’opération Dynamo coordonne le repli des forces alliées en Angleterre.
Le 2 juin, le général Mazen débarque à Douvres. Il poursuit son voyage en train jusqu’à Southampton ; de là, il embarque sur un bateau pour accoster le 4 juin à Cherbourg. La débâcle et l’exode jettent sur les routes civils et militaires.
Le retrait à Sarrians puis Avignon
Dans un discours radiodiffusé, Pétain, fraîchement nommé président du Conseil à la suite de Paul Reynaud démissionnaire, appelle de ses vœux l’arrêt des combats. L’armistice est signé le 22 juin à Rethondes. C’est à cette période que Charles Mazen se retire dans sa propriété de Sarrians.
En novembre 1941, il réside avec sa famille à Avignon, au 3 bis rue Victor Hugo. Nommé président de la Légion des combattants, il démissionne de la fonction en 1942 car il ne peut plus « s’associer à la politique de cet organisme ».
Le 2 juillet 1943, il fait l’acquisition d’une propriété à Pujaut où la famille « fait de longs séjours dans des conditions matérielles difficiles ».
L’arrestation

Ordre de couvre-feu de la défense passive, affiche, 1944 (AD Vaucluse 21 W 63)
Lorsque la police allemande se présente au domicile avignonnais des Mazen, la convocation se transforme aussitôt en arrestation.
La police allemande au domicile des Mazen
Lorsque la police allemande se présente au domicile avignonnais des Mazen le 3 mai 1944, c’est au motif de recueillir quelques renseignements. En fait de convocation, le général est aussitôt conduit à la prison des Baumettes pour être transféré avec « d’autres officiers généraux suspects » à Compiègne. Du camp de Royallieu, il est déporté en Allemagne à Bad-Godesberg, sur les bords du Rhin : Nous y occupions un grand hôtel mais cerclé de fils de fer, surveillé par des miradors, sous la direction de la Gestapo.
Avignon sous les alertes
À la même époque, les opérations pour délivrer le pays de l’occupation nazie s’intensifient. À Avignon, comme dans d’autres villes françaises, la population vit au rythme des alertes de la défense passive, annonciatrices de raids aériens.
Dans les archives de la préfecture, une liste comportant noms et adresses recense un peu plus de 200 caves pouvant servir d’abri ; les bâtiments publics, comme le palais des Papes, y figurent en bonne place.
Dans son ouvrage Avignon meurtrie, Robert Bailly évoque ainsi la matinée du 27 mai 1944 :
[…] à 10 h 10, les sirènes ont une fois de plus retenti sur la ville affairée. C’est le troisième jour que le signal est ainsi donné à la même heure. Jusqu’à présent, aucun incident n’avait été signalé. Des avions alliés avaient bien survolé la ville, mais en passant simplement et encore à très haute altitude ! Aussi, les habitants ne se dérangeaient-ils pas plus […]
Avignon bombardée

Pont suspendu sur le Rhône après le bombardement d'Avignon le 25 juin 1944, carte postale du fonds Chaffard, 1944 (AD Vaucluse 1 J 1276)
Le bombardement du 27 mai 1944 frappe durement Avignon, alors que Charles Mazen, retenu en Allemagne, reste sans nouvelles directes des siens.
Le largage
Le largage est pourtant imminent. Le pilonnage de 80 avions américains et leurs 1 400 bombes explosives va faire des dégâts considérables, ainsi que le détaille le compte-rendu officiel.
Si les objectifs stratégiques, comme la gare de triage et le dépôt des Rotondes, sont partiellement atteints, la population avignonnaise paie un lourd tribut :
- plus de 525 morts ;
- 800 blessés ;
- 300 maisons détruites dans le quartier de la Trillade, sur les boulevards Sixte-Isnard et Saint-Ruf, ainsi que sur la route de Marseille ;
- quelque 3 000 sinistrés.
Dans ce chaos, le directeur de la défense passive salue l’exemplarité de « tous les jeunes » qui ont porté secours aux sinistrés. Jusqu’en août 1944, la cité pontificale essuiera plusieurs bombardements destructeurs.
Le courrier du 31 mai 1944
Informé de l’attaque mais maintenu éloigné du fait de sa détention en Allemagne, Charles Mazen fait part de son inquiétude à son épouse et à son fils dans un courrier daté du 31 mai 1944. Il les espère à Sarrians ou protégés « à l’abri bétonné des Girard ».
Après quelques mots affectueux suivis d’instructions pour une bonne gestion de la maisonnée, le pater familias dresse la liste des fournitures à joindre dans le prochain colis. Parmi les items nécessaires : du matériel pour écrire, ainsi que des photos de la famille et du domaine du Haut-Perché à Pujaut. L’adresse et les descriptions sur son lieu de détention ont été caviardées par la censure allemande.
Eisenberg

Château de Jezeří (en allemand Eisenberg) en République Tchèque, 2017 (c) SchiDD, CC BY-SA 4.0 via Wikimedia Commons
Fin février 1945, la progression des troupes alliées contraint les Allemands à transférer les prisonniers vers le château d’Eisenberg, en Bohême.
Vers la Bohême
Fin février 1945, la progression des troupes alliées rend l’adversaire fébrile. Les Allemands se voient contraints d’organiser le transfert des prisonniers vers le château d’Eisenberg, en Bohême. Le général entame alors un périple d’un mois pour atteindre le camp d’internement « après de longues et pénibles étapes ». Il y retrouve une centaine de déportés soumis comme lui à un régime sévère : "Nourriture rare et mauvaise, secret absolu, corvées…"
La désorganisation allemande
Début mai, l’avancée des Américains à l’ouest et des Russes à l’est désorganise les troupes ennemies. Le commandant du camp ne reçoit plus d’ordre de sa hiérarchie.
Livré à lui-même, l’officier choisit de délivrer les prisonniers.
Conduits à la gare, les compagnons d’infortune d’hier grimpent à bord d’un train de blessés. Ils atteignent la ville de Karlsbad le 10 mai 1945, où les attend l’armée américaine libératrice. Après une journée de « remise en état », ils sont acheminés jusqu’à Nuremberg.
De cette ville célèbre pour son procès, Charles Mazen embarque dans un avion militaire, direction l’aéroport du Bourget. Une fois passées la visite médicale et les formalités administratives obligatoires, le général peut enfin espérer rejoindre les siens.

Télégramme annonçant le retour du général Charles Mazen, 1945 (AD Vaucluse 125 J 49)
Le retour à Avignon
Charles Mazen rentre à Avignon le 13 mai 1945, après plus d’une année de déportation et d’incertitude pour sa famille.
La conclusion du journal personnel
Il conclut son journal personnel sommaire 1939-1945 avec ces mots :
Le dimanche 13 mai 1945, à dix heures du matin, j’arrivais à Avignon, après une déportation de un an et 10 jours, fertile en alertes pour moi et en inquiétudes pour ma famille, restée sans nouvelles de moi.
Les dernières années
Placé dans la réserve, Charles Mazen est promu commandeur de la Légion d’honneur le 17 janvier 1952.
Il décède à Avignon en 1972.
Les archives Mazen, riches de documents liés à sa carrière d’officier, ont toutes les qualités pour faire le miel de l’historien.
Elles révèlent aussi d’autres aspects du militaire : le père de famille, le chrétien fervent et l’homme de cœur impliqué dans les œuvres sociales de son époque.

Cours Jean-Jaurès à Avignon (rebaptisé boulevard Maréchal Pétain sous le régime de Vichy), 1944




