En ce 8 mars, Journée internationale des femmes, célébrons la vie de labeur d’une ouvrière berlingotière injustement méconnue. Quelques documents conservés ont permis d’en dessiner ce modeste portrait.

Une enfant de Carpentras

Née à Carpentras en 1849, Marie Rose Moulin grandit dans une ville où l’activité de confiseur contribue bientôt à l’essor économique local.
Une naissance à Carpentras
Le 19 février 1849, Toussaint Moulin, cultivateur, déclare en mairie de Carpentras la naissance de sa fille Marie Rose. L’acte de naissance précise qu’il est cultivateur, tout comme son épouse Marie Anne, née Mulard.
Une ville de confiseurs
En 1851, vivent sous le toit du couple Moulin leurs deux filles, Marie Rose — 2 ans — et Marguerite — 3 mois —, ainsi que la mère de Toussaint, Marie, née Chapus.
Dans la colonne « Profession » du recensement de la population de cette année-là, on note la mention assez récurrente du métier de confiseur, indice d’une activité qui allait contribuer à l’essor économique de Carpentras et à sa notoriété.
Le petit tétraèdre de sucre, mieux connu sous le nom de berlingot, sera justement au cœur de la longue vie de Marie Rose Moulin.
La maison Eysséric

Extrait du plan cadastral napoléonien de Carpentras, section K dite de la ville, 1855 (AD Vaucluse 3 P 2-031/25)
À 15 ans, Marie Rose, aussi surnommée Rosine, est embauchée comme journalière par la maison Eysséric.
L’entrée à la fabrique
À 15 ans, Marie Rose, aussi surnommée Rosine, est embauchée comme journalière par la maison Eysséric.
Cette entreprise familiale, fondée en 1851 par Gustave Eysséric, est à l’origine de l’industrialisation du berlingot, dont la fabrication à partir du sirop d’égouttage des fruits confits était encore artisanale.
Le mariage avec Jacques Bernard
Le 27 janvier 1874, dans la capitale du Comtat, Marie Rose épouse Jacques Bernard. Elle est âgée de 24 ans et lui de 27 ans.
De la classe 1866, ex-soldat au 143e régiment d’infanterie de ligne, Jacques est libéré depuis le 31 décembre 1873.
Les époux s’installent rue des Bernardines à Carpentras, renommée rue Eysséric et Pascal, non loin de la fabrique de berlingots Eysséric, dont il ne subsiste aujourd’hui que le portail.
Veuve et cheffe de famille

Détail d'un papier à en-tête de la "Fabrique de fruits confits G. Eysséric", vers 1890 (AD Vaucluse 74 J 14)
La vie familiale de Marie Rose Bernard est marquée par les deuils, mais aussi par la poursuite d’un long travail au sein de la maison Eysséric.
Deux filles
De cette union naissent deux filles : Marie Anne, le 1er janvier 1875, et Amélie Hortense, le 30 juin 1876. Pour cette dernière, il est intéressant de relever la mention au crayon « nourrie par sa mère » en marge de l’acte.
L’option de la mise en nourrice au XIXe siècle n’est pas inhabituelle, bien qu’elle concerne essentiellement les enfants nés dans les familles bourgeoises des villes.
Les pouvoirs publics encouragent aussi le placement des bébés chez des nourrices de la campagne pour lutter contre la mortalité infantile.
Les deuils
Le couple n’aura pas d’autres enfants.
Le chef de famille décède prématurément à 37 ans, le 18 janvier 1884. Dans son acte de décès, Jacques est déclaré confiseur.
A-t-il également travaillé pour la fabrique de berlingots Eysséric ?
Le fonds conservé par les Archives de Vaucluse dispose de peu de documents sur le personnel ; il est en revanche très disert sur la vie personnelle de la famille de Gustave Eysséric.
La mère courage
Veuve à 35 ans, Marie Rose, avec deux enfants et une mère à charge, devient cheffe de famille. Dans ce contexte, elle n’a pas d’autre choix que de poursuivre son travail de berlingotière au sein de la maison Eysséric. Et la mère courage n’est pas au bout de ses peines puisque, dix ans après le décès de son époux, elle perd sa fille de 18 ans, Amélie.
La Légion d’honneur

Portrait par Firmin Meyer de Marie Rose Bernard, 1929 (AD Vaucluse 74 J 10)
En 1929, à l’âge de 80 ans, Marie Rose Bernard reçoit la Légion d’honneur au terme de 63 ans de carrière chez le même employeur.
Une récompense tardive
Véritable incarnation de la résilience, l’infatigable et dévouée Rosine obtient, en 1929, à l’âge de 80 ans, au terme de 63 ans de carrière chez le même employeur, la Légion d’honneur.
Une juste récompense qui fait l’actualité des journaux locaux, tel cet article dans Les Tablettes d’Avignon du 29 janvier 1929.
Le rédacteur, un brin paternaliste, glorifie la valeur travail — « l’exemple merveilleux d’une très longue vie de labeur continu » — et fait preuve de condescendance lorsqu’il évoque la valeureuse récipiendaire : « une modeste ouvrière d’usine » […] « travaillant sous la direction de son maître ».
Les dernières années
Marie Rose Bernard, née Moulin, décède deux ans plus tard, à 82 ans, un 24 mai 1931. Intestat, Marie Rose laisse derrière elle une fille, une « petite maison », « un petit mobilier non assuré » pour un montant total de 4 200 francs, ainsi que ce joli portrait signé Firmin Meyer.




