Autour de la thématique « Villes et campagnes » de la saison 2026 des Nuits de la lecture, l’archiviste a déniché un fait-divers de 1846 qui a privé de spectacles les Avignonnais pendant plus d’une année. On vous raconte l’histoire, elle est à lire ou à écouter.

À écouter

Affiche des Nuits de la lecture, édition 2026
Un fait-divers de 1846, survenu au théâtre de la commune d’Avignon, est raconté dans le cadre des Nuits de la lecture 2026.
Une histoire à lire et à écouter
Autour de la thématique « Villes et campagnes » de la saison 2026 des Nuits de la lecture, l’archiviste a déniché un fait-divers de 1846 qui a privé de spectacles les Avignonnais pendant plus d’une année.
Le théâtre de la commune
Depuis la fermeture de la Comédie, place Crillon, la population avignonnaise, friande de pièces de théâtre et d’opérettes, se presse pour assister aux spectacles donnés dans le théâtre de la commune, implanté sur l’actuelle place de l’Horloge.
L’élégant édifice, réalisé par les architectes Bondon et Frary en 1825, est installé à côté de l’hôtel de ville ; la fréquentation bat son plein depuis plus de 20 ans.
On y programme les succès parisiens, entre drame romantique, vaudeville et opéra-comique ; les représentations et la musique sont assurées par des troupes permanentes ainsi que de nombreux artistes de passage.
Son public est citadin et bourgeois.
Alors, pour quelle obscure raison une main criminelle s’est-elle abattue sur le bâtiment ?
Le 26 janvier 1846, en milieu de matinée, un incendie se déclare et, en moins de deux heures, le théâtre part en fumée, faisant un mort et huit blessés.
Une bien sale histoire qui a secoué le landerneau des gens de théâtre et monopolisé la police.
Jugez plutôt.
Podcast

Extrait du cadastre napoléonien, Avignon, section LL dite de saint-Agricol, 1819 (AD Vaucluse 3P2/7)

Ancien théâtre de la Comédie, place Crillon à Avignon, 2010

Extrait du plan de la ville d'Avignon relatif à l'alignement de la rue Sainte-Madeleine entre la place de ce nom et le théâtre, 1842 (AMA 53 FI 3)
Le théâtre en flammes

Façade de l'opéra-théâtre vers 1830-1840. Lithographie de Guichard aîné conservée au musée Calvet, (AMA 135Fi56)
Ce lundi funeste, treize personnes se trouvent dans l’établissement au moment où le feu se déclare.
Les premiers témoins
Ce lundi funeste, 13 personnes se trouvent dans l’établissement. Le premier sur le lieu même où le feu a démarré, c’est Jacques Ancillion, 49 ans, artiste dramatique et régisseur en second. Il entend une sorte de crépitement qui le pousse à en chercher l’origine. Il découvre alors un faisceau de décor enflammé.
Aussitôt, il donne l’alerte.
Avec le luminariste Joseph Pernon, le concierge et machiniste François Durrieu et le souffleur — ça ne s’invente pas —, Ancillion tente d’éteindre le feu.
Sur le toit
Pendant ce temps, sur la toiture, le maçon François Mérinton et son jeune ouvrier Pierre Moreau s’affairent à poser les dernières tuiles. Vers 10 h 30, le manœuvre, pieds nus, sent une chaleur inhabituelle puis il aperçoit de la fumée s’échapper des tuiles.
Panique !
Fort heureusement, la réaction des secours ne se fait pas attendre : une échelle posée en façade sur une corniche va leur permettre de s’échapper rapidement.
Sauver les instruments
Dans la panique, Claude Esprit Charpaux retourne dans le théâtre pour récupérer son instrument.
Le trombone de Charpaux
Claude Esprit Charpaux, ouvrier en soie et musicien, avait quitté le théâtre peu de temps avant, pour signer la feuille des appointements chez le directeur Colson.
Ce dernier, dans les escaliers, vient d’être avisé : "Y’a le feu au théâtre !" Ils se précipitent tous deux et croisent en chemin le jeune musicien Bottrau, affolé, son violon sous le bras. Arrivé à la bâtisse, Charpaux pénètre seul à l’intérieur par une porte arrière, sur les pas d’un gendarme.
Les flammes atteignent déjà 6 m de hauteur !
Charpaux s’enhardit : il lui faut absolument récupérer son trombone, rangé dans la fosse à orchestre, que le brasier n’a pas encore atteinte. Lorsqu’il s’empare enfin de son instrument, le feu a gagné du terrain vers les coulisses. Il croise alors le concierge Durrieu, persuadé à tort que celui-ci a les clefs de la porte de la loge du préfet qui donne sur la rue.
Hélas, trois fois hélas.
Dans les flammes et l’épaisse fumée âcre, les deux hommes cherchent frénétiquement d’autres sorties puis se séparent. Charpaux part à la recherche d’une issue de secours et Durrieu vers les réservoirs d’eau, pour une tentative désespérée d’ouvrir les robinets afin de ralentir la progression de l’incendie.
Mais le brave concierge n’arrive plus à respirer. Asphyxié et prisonnier des flammes, il succombe.
Le sauvetage
Tout à coup, un grand fracas se fait entendre : la toiture vient de s’écraser sur le parterre et la scène. Les pompes à eau ne semblent avoir aucun effet. Charpaux, blessé aux mains, parvient in extremis à rejoindre l’entrée principale.
À l’extérieur, les secours, contre l’avis de Colson, enfoncent sa porte.
Le musicien est extirpé, il est sauf. L’éclairagiste Pernon s’en tire en sautant d’une fenêtre. Le personnel restant est évacué grâce aux échelles. Le costumier Durand a même pu sauver des flammes quelques costumes de scène.
Après l’incendie, le pompier qui découvre le corps du pauvre Durrieu s’exclame :
Il est à l’état de charbon.
L’enquête criminelle

Scène de l'opéra d'Auber "La Muette de Portici" ; hors cadre, publicité Liebig. Origine du support inconnue
Le 27 janvier 1846, la gendarmerie dresse un procès-verbal : l’acte criminel étant caractérisé, une information est ouverte.
Une information judiciaire
L’affaire est grave : il y a mort d’homme et destruction de bien public. Le 27 janvier 1846, la gendarmerie dresse un procès-verbal constatant l’incendie du théâtre et le décès du concierge. L’acte criminel étant caractérisé, le procureur du Roi ordonne une information. Un juge d’instruction est nommé en la personne d’Esprit Joseph Ourson.
L’enquête peut commencer.
Pendant que le commissaire Baptiste Genty se charge des recherches, le juge auditionne les témoins. Il en reçoit une quarantaine, parmi lesquels le couvreur Mérinton :
Lundi, sur les 7 h, j’arrive au théâtre avec mon ouvrier pour des travaux en toiture. On a fait pas mal de voyages de mortier en passant par les cintres, on n’a jamais vu de fumée. Mais à moment donné, mon manœuvre me dit que les tuiles fument. Je jette un œil par la trappe, Tudieu ! tout est en feu ! Et les tuiles sont brûlantes. Heureusement, des gars nous ont sauvés avec une échelle.
Aucune des personnes interrogées liées au théâtre n’a aperçu l’incendiaire, mais certains témoignages orientent l’enquête vers une piste criminelle aux contours qui se précisent. C’est le cas de celui de l’épouse d’Ancillion, Marie Chariol, artiste dramatique comme lui :
Quand le feu a éclaté, je n’étais pas au théâtre, ma répétition ne commençait qu’à 11 h. Je ne sais pas comment le feu a pris mais, à ce que je crois, ce doit être l’œuvre de la malveillance. Il y a quelques jours de ça, en soirée, j’étais en coulisse et je vois Cavé fils aîné, rouméguer et faire les 100 pas. Il était fort en colère. Il me dit : C’est ce coquin de Colson qui est la cause de mon malheur ! Mais je me vengerai, peut-être même avant d’arriver à Paris !
Et ce n’est pas la seule déclaration à charge contre l’artiste lyrique dont le contrat n’avait pas été reconduit. Jean André Cosson, dit Colson, le directeur, enfonce le clou :
Depuis longtemps la malveillance s’attache à mon exploitation. Il y a quelques jours, au moment de commencer le spectacle de la Muette, 30 feuillets de la partition ont été arrachés, pour rendre la représentation impossible. Et j’ai bien vu mon régisseur Cavé et son fils se promener dans les environs. Mais, je n’accuse point Cavé père d’être l’auteur de l’incendie.
La piste Cavé

Correspondance d'Auguste Cavé saisie lors de l'enquête criminelle sur l'incendie du théâtre d'Avignon (nombreux courriers d'agences dramatiques), 1846 (AD Vaucluse 3 U 2/1071)
Les enquêteurs cherchent à savoir si Auguste Émile Cavé, artiste lyrique et dramatique, a pu être à l’origine du drame.
La nouvelle de l’incendie
Se pourrait-il donc qu’Auguste Émile Cavé, artiste lyrique et dramatique, soit derrière ce drame ? C’est en tout cas la conviction des enquêteurs, qui entendent d’abord le père en prenant garde de ne pas éveiller ses soupçons. Il ne sait rien de l’incendie.
S’ensuit une série de convocations de gens de théâtre autour d’une seule question :
Par qui la nouvelle de l’incendie vous est parvenue ?
L’homme de lettres Francis Cornu l’a appris du sieur Graffetot.
L’agent dramatique Jean Baptiste Témar l’a su grâce à un courrier du régisseur Cavé, tout comme Léon Lecerf, Louis François Marie de Bazonier de Nomane et Paul Roux. Jean Marie Prudent tient d’ailleurs l’information de ce dernier. Pour autant, aucun ne soupçonne Cavé fils.
Du reste, lors de son audition, Témar, outré, s’exclame :
En aucune façon, il se serait vengé de cette manière !
A contrario, le témoignage du chapelier avignonnais Dussaud renforce le doute. Il était présent lors de l’algarade entre Colson et Cavé, et ce dernier aurait juré de le ruiner par tous les moyens.
La procédure s’accélère
Il convient donc d’accélérer la procédure. Le juge d’instruction Ourson fait appel à son homologue de la région d’Amiens pour concentrer la recherche sur Cavé. Le juge Charles Auguste Lacaille, sur commission rogatoire, ordonne la remise de la correspondance du fils Cavé ainsi que la confiscation de son courrier dès réception par la poste.
Pendant ce temps, à Avignon, le commissaire Genty poursuit son enquête, non plus sur les motivations du criminel mais sur les moyens. Plus de 20 pharmaciens et droguistes de la ville sont entendus pour retracer l’achat éventuel de matériaux inflammables.
Il prend des renseignements auprès de chimistes, dont le professeur Joseph Blanchet, 40 ans, professeur de chimie, qui émet quelques réserves :
Je ne sais rien au sujet de l’incendie mais vous avez souhaité être éclairé sur les substances ou procédés chimiques qui auraient pu servir à allumer à retardement le feu aux décorations. Il y en a de plusieurs espèces. Le phosphore d’hydrogène mais il s’enflamme aussitôt à l’air. Le pyrophore mais il est trop instable. Et le phosphore, qui exige un air très sec. Utiliser ces substances nécessite une connaissance approfondie de leur principe. En plus, elles auraient exhalé avant l’explosion ; les personnes présentes dans le théâtre auraient forcément senti comme une forte odeur d’ail.
Le non-lieu

Non-lieu dans l'affaire de l'incendie du théâtre d'Avignon, prononcé par le tribunal d'instance d'Avignon le 3 mars 1846 (AD Vaucluse 3 U 2/1071)
Au bout du compte, aucune preuve ne vient étayer la piste Cavé.
Une ordonnance de non-lieu
Au bout du compte, aucune preuve ne vient étayer la piste Cavé.
Les témoins ont rapporté les propos menaçants de l’artiste, tenus sous le coup de la colère et vraisemblablement sans conséquence. Les lettres saisies sont essentiellement des propositions d’engagement de théâtres parisiens. Le père Cavé n’a pas été vu à l’intérieur du théâtre, ni même à proximité. Aucun individu suspect n’a été repéré sur les lieux et aucune substance chimique inflammable n’aurait été utilisée pour amorcer à distance le feu.
Malgré le caractère criminel de l’acte, le tribunal de première instance d’Avignon rend une ordonnance de non-lieu le 3 mars 1846.
Le retentissement dans la presse
L’évènement aura eu un retentissement important. La presse locale s’en est fait l’écho, jusqu’au journal satirique Le Charivari. Sous le titre « Le violon sauvé », l’auteur narre avec force emphase et inexactitude le sauvetage de l’instrument de Charpaux.
Reconstruire le théâtre
Dès l’été 1846, le conseil municipal délibère pour la reconstruction d’un théâtre.
Un nouveau chantier
Dès l’été 1846, le conseil municipal délibère pour la reconstruction d’un théâtre. Les anciennes maçonneries sont démolies dans la foulée, les vieux fers et cuivre sont vendus aux enchères l’été suivant. L’architecture est confiée à Charpentier et Feuchères. La reconstruction générale est attribuée à MM. Séchan, Desplechin, Dieterle et Chenillion.
Tout est à refaire :
- murs ;
- toiture ;
- peintures ;
- décoration ;
- tapisserie ;
- chauffage ;
- machinerie.
Les prestations doivent privilégier les matériaux incombustibles.
À cet égard, le magasin pour stocker les décors et les costumes est construit dans une annexe à l’arrière du bâtiment. Les instruments de musique, les décors et les partitions figurent également dans la liste des dépenses. Le théâtre, avec sa façade et son péristyle remaniés, jouit en outre d’une capacité d’accueil accrue.
La salle de spectacles ouvre ses portes l’année qui suit l’incendie.
The show must go on !

Plan sur calque du projet de restauration de la façade du théâtre d'Avignon, côté rue Racine, suite à l'incendie de l'annexe de stockage des décors le 18 mai 1897, 6 août 1897 (AD Vaucluse 2 O 7/32)

La place de l'Horloge et le nouvel opéra-théâtre d'Avignon, vers 1860. Lithographie conservée au musée Calvet (AMA 135 FI 59)

Le "Palace théâtre 1910" à Avignon. Mention Palace-théâtre (Directeur-propriétaire M. A. Pic) - cours de la République. Sans date (AMA 20 FI 203)




