Les services départementaux des archives, de l’archéologie et de la valorisation du patrimoine sont installés depuis le 8 septembre 2025 à Memento, au carrefour de la rue Marcel Demonque et de la rue Rosalie Bordas. Si Marcel Demonque est connu de nos contemporains pour avoir été PDG de l’entreprise des ciments Lafarge de 1959 à 1974, qui est Rosalie Bordas dont aucune annotation ne figure sur la plaque de la rue ?

De Monteux à la Mountelenco

Portrait en pied de Rosa Bordas réalisé par [Gustave ?] Donjean, sans date
Née à Monteux dans un milieu populaire et républicain, Marie Rosalie Martin grandit entre le café familial, la chanson et les engagements politiques de son temps.
Une naissance à Monteux
Marie Rosalie Martin naît à Monteux le 26 février 1840, dans le foyer du serrurier Antoine Martin et de Marie-Anne Amard. Elle est la petite-fille de l’aubergiste Martin, propriétaire du café-auberge de la place de la Grande Fontaine, réputé pour accueillir les « rouges » de la ville. Huitième enfant après sept garçons — dont trois meurent avant sa naissance — Rosalie grandit dans un environnement populaire et politisé.
Une enfance entre chanson et République
Sa mère est la nourrice du poète Théodore Aubanel, qu’elle allaite en même temps que son propre fils Pierre, né en 1828. Son grand-père lui apprend à chanter La Marseillaise, symbole des idéaux républicains qui divisent alors Rouges — Montagnards — et Blancs — Monarchistes.
La petite Martin, la Montilienne
En 1848, Rosalie est placée au couvent d’Avignon, mais elle est en réalité hébergée par la famille Aubanel. Chaque dimanche, elle chante dans la chorale de l’église de Monteux, où sa voix étonnamment puissante et chaleureuse impressionne. De retour à Monteux en 1851, elle travaille au café-auberge familial et chante régulièrement pour la clientèle. On la surnomme alors Martineto ou la Mountelenco — la petite Martin, la Montilienne.
Des auberges aux cafés-concerts

Buste de Théodore Aubanel, square Agricol Perdiguier, Avignon, 2009
Après son mariage avec Étienne Bordas, Rosalie devient Rosa Bordas et entame une carrière artistique qui la mène des auberges provençales aux cafés-concerts de province.
La rencontre avec Étienne Bordas
Lors de la fête de la Saint-Gens de 1857, l’auberge engage un musicien ambulant, Étienne Bordas. Rosalie l’épouse le 12 janvier 1858. Le couple entame alors une carrière artistique : Rosa chante, tandis qu’Étienne l’accompagne à la guitare ou au violon.
Un répertoire populaire et provençal
Devant un public populaire, provençal et fervent, le duo interprète des airs en français mais surtout en provençal.
Dès ses débuts, Rosa impressionne les habitués des auberges comme les jeunes bourgeois libéraux : Théodore Aubanel, Jean-Bonaventure Laurens ou encore Frédéric Mistral, qui lui consacre un article "La Mountelenco" dans son livre Memori e raconte.
Très attachée au culte de Saint Gens, elle termine souvent ses tours de chant par le cri des Montiliens.
“Vivo Sant Gènt !”
Des tournées en province
Peu à peu, le couple élargit ses tournées et se produit dans les cafés-concerts de province : Maillane, Graveson, Eyragues, Saint-Rémy.
En 1866, ils sont engagés au café-chantant le Tivoli à Avignon, avant de poursuivre à Toulouse, Bordeaux, Marseille, Lyon et Montpellier.
Leur répertoire est résolument patriotique : Jean Bart, Le Vengeur, L’Âme de la Pologne, La Canaille, Vive la France, Place aux déshérités !
La Bordas à Paris

Partition de La chanson de la France / paroles de René Ponsard ; musique de J. B. Collignon ; créée par Mme Rosa Bordas au Grand Concert Parisien, 1877
En 1870, Rosa Bordas monte à Paris et devient une figure remarquée des scènes populaires, où sa voix patriotique et politique déchaîne les passions.
La montée à la capitale
En janvier 1870, Rosa Bordas arrive à Paris et débute au Grand Concert parisien, rue de l’Échiquier. Pour la chanteuse provençale, cette montée à la capitale constitue un aboutissement.
Les journalistes s’émerveillent de sa voix chaude et énergique. Alfred Aubert écrit dans Le Messager des Théâtres et des Arts, le 20 janvier 1870.
Il faut la voir, enveloppée dans les plis du drapeau tricolore, l’œil inspiré, la narine frémissante, lancer à plein gosier ce cri désespéré qui s’appelle : L’Âme de la Pologne !
Une figure incontournable
Figure incontournable du Paris populaire, Rosa Bordas — désormais « la Bordas » — déchaîne les passions : applaudie, huée, caricaturée, mais jamais ignorée.
Dans La Chanson illustrée, n° 51, Albéric Menetière la décrit ainsi.
Elle est noble, elle est majestueuse, c’est la personnification de la déesse Liberté.
Chanter après la chute de l’Empire
Après la chute de l’Empire, le 4 septembre 1870, alors que le peuple s’enflamme, la Bordas suit la ferveur révolutionnaire. En mars 1871, elle reprend la scène du Grand Concert, récemment rouvert, et chante Place aux déshérités ou L’Appel après le combat.
Ses chants galvanisent la Garde nationale et les ouvriers qui refusent la défaite et ses conséquences. Elle soutient les revendications populaires jusqu’en septembre 1871. Disparue de la scène pendant près de trois ans, elle réapparaît en 1874.
À partir de 1876, son répertoire se renouvelle et exalte les forces morales de la France : La Chanson de la France, À la Française, Les Soldats de la République.
Le retour à Monteux
Après son retrait en Algérie, Rosalie Bordas revient à Monteux pour y mourir en 1901, laissant derrière elle des volontés qui disent encore ses attachements.
Saint-Eugène, puis Monteux
En 1880, Rosalie et Étienne Bordas se retirent à Saint-Eugène, en Algérie. Séparée de son mari au milieu des années 1890, elle perd Étienne en 1899. Souffrant de diabète, Rosalie parvient, en mai 1901, à rassembler ses dernières forces pour traverser la Méditerranée et revenir mourir à Monteux.
Trois jours après son arrivée, elle s’éteint, le 28 mai 1901, après avoir dicté ses dernières volontés à Maître Seyssau.
Son testament évoque entre autres le legs à Frédéric Mistral d’un portrait peint à l’huile ainsi que les œuvres du chansonnier Gustave Nadaud.

Portrait de Rosa Bordas à 38 ans, anonyme

Statue de saint-Gens à Monteux, carte postale, vers 1930 (AD Vaucluse 7 Fi 80/6)

Portrait de Frédéric Mistral par Félix-Auguste Clément, 1885

Tombe de Rosa Bordas, née Martin dans le cimetière de Monteux, 2025




