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Souriez, vous êtes fichés

Le carnet B ou la surveillance des anarchistes, antimilitaristes, socialistes, communistes, syndicalistes … sous la 3e République.

Aux origines du carnet B

Espionnage, revanche et surveillance

À la fin du XIXe siècle, la lutte contre l’espionnage conduit l’administration militaire à organiser le recensement et la surveillance de personnes jugées suspectes.

Le général Boulanger et la lutte contre l’espionnage

Le général Boulanger, ministre de la Guerre en 1886 et 1887, surnommé le général Revanche parce que partisan d’une nouvelle guerre contre l’Allemagne après la défaite de la France en 1870, s’engage dans la lutte contre les traîtres à la Nation.

Après le vote de la loi du 18 avril 1886 tendant à établir des pénalités contre l’espionnage, une instruction ministérielle « très confidentielle » vient compléter ces dispositions en instaurant la mise en place des carnets A et B.

Deux carnets pour surveiller

Le premier a pour objectif de recenser dans chaque département les noms des étrangers résidant en France en âge de servir les armées. Le second dresse la liste des étrangers et des Français soupçonnés d’espionnage.

L’évolution du fichier

Du trouble à l’ordre public au danger intérieur

Le carnet B change progressivement de périmètre : d’abord lié à l’espionnage, il s’étend ensuite à la surveillance politique et au maintien de l’ordre intérieur.

Une extension rapide

L’usage du carnet B est assez rapidement étendu à tous les individus susceptibles de troubler l’ordre public et aux antimilitaristes réfractaires à la mobilisation générale. Il n’est pourtant pas utilisé durant la Grande Guerre, mais il reprend du service en 1922.

Trois groupes d’individus à surveiller

Sa tenue va faire l’objet d’une révision qui institue désormais trois groupes d’individus à surveiller :

  • les étrangers suspects d’espionnage ;
  • les Français suspects d’espionnage ;
  • les Français représentant un danger pour l’ordre intérieur.

Dans ce dernier cas, on discerne les bases du fichier S actuel.

Du carnet spécial à l’abrogation

En 1933, la surveillance des étrangers fait alors l’objet d’un carnet spécial. Celui-ci fusionne avec le carnet B en 1938, pour être finalement abrogé en 1947.

La surveillance en pratique

Un dossier extrait de la boîte 4 M 234

Dans le Vaucluse, la surveillance est assurée par la gendarmerie sous l’autorité du préfet, avec un suivi administratif précis des déplacements et des signalements.

Préfet, gendarmerie et carnets actualisés

C’est la gendarmerie, sous l’autorité du préfet, qui est chargée de la surveillance de la population. Lorsqu’un suspect se déplace, le préfet du département d’origine avertit celui qui va l’accueillir, et ce changement de résidence nécessite une actualisation de chaque carnet.

Pour illustrer la surveillance des individus soupçonnés d’être révolutionnaires et antimilitaristes, un petit dossier est extrait de la boîte cotée 4 M 234.

Le cas d’Eugène Félix Courant

Dans le rapport du maréchal des logis-chef Rouvier du 29 septembre 1911, il est question d’un dénommé Eugène Félix Courant, 47 ans, célibataire, travaillant comme manœuvre auprès de l’adjoint au maire d’Orange, M. Cussey. Outre son signalement physique, il est décrit comme "aimant la lecture […] mais d’intelligence médiocre." Des précisions relatives à ses idées « un peu avancées » — qu’il ne manifeste pas en public — et ses activités sont également consignées, notamment son appartenance au groupe républicain radical socialiste et ses relations avec la C.G.T. lorsqu’il était secrétaire de l’Union syndicale des ouvriers du bâtiment.

Des velléités activistes semblent toutefois s’être désagrégées dans le temps : il a démissionné de son poste de secrétaire il y a quelques années, il ne reçoit plus de courrier ni de presse propagandiste et ne participe plus aux réunions publiques. Son employeur dit d’ailleurs de lui qu’il est "un bon ouvrier et un honnête homme".

Le préfet de Vaucluse, dans son courrier du 30 septembre 1911 à la Sûreté générale, mentionne des perquisitions au domicile dudit Courant en 1910, au moment de la grève des chemins de fer, qui n’ont absolument rien donné.

Il rapporte également qu’à "Orange, on ne considère pas Courant comme dangereux." mais "plutôt comme un faible d’esprit".

En somme, un faisceau d’indices rassurants pour les autorités qui profitent à Félix Courant en le dispensant d’une inscription sur le carnet B "pour le moment du moins" car la surveillance n'est pas relâchée pour autant.